“Nous avons des problèmes avec le café, et maintenant des problèmes avec la cardamome, qu’allons-nous laisser à nos enfants?” s’inquiète Pablo Pop, producteur d’un village près de Cobán au Guatemala. Il est l’un des 300 000 producteurs de cardamome que compte le pays. Il a vu le prix de l’épice s’effondrer de plus de 75 pour cent en deux ans dans son secteur.

Il nous montre le coupable : un minuscule insecte blanc, que l’on peut voir à l’oeil nu au dos des feuilles. Il nous montre aussi les gousses endommagées par la présence du parasite. Avant l’arrivée de la maladie, il obtenait au moins 3 quetzals pour une livre de cardamome (environ CAD $0,50), aujourd’hui le prix ne dépasse pas 0,75 quetzals (13 cents la livre).Pablo Pop & CiePablo Pop, producteur guatémaltèque de cardamome, dans son champ avec ses compagnons

Premier exportateur mondial

La cardamome est cette épice au gout délicat qu’on retrouve dans les currys indiens et dans les desserts au Moyen Orient. Le Guatemala est le premier exportateur de cardamome au monde. Ses principaux clients sont les Emirats arabes Unis, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et la Syrie. La production au Guatemala a augmenté en flèche au cours des 5 dernières années, surtout pour compenser la diminution de la production de café. A partir de 2008-2009 en effet, les plantations de café ont été frappées par un champignon, la « roya », qui a provoqué la diminution de la production, en quantité et en qualité. Les agriculteurs en ont ressenti les effets dévastateurs. Beaucoup se sont alors tournés vers la cardamome dont le prix était élevé et qui pousse bien dans les régions humides et boisées du Guatemala. Cette ruée vers la cardamome a eu plusieurs effets néfastes. Les agriculteurs mal préparés n’ont pas donné les soins nécessaires aux plantations et la qualité de la production s’est détériorée.

Effondrement des prix

Par ailleurs, l’engouement pour la cardamome a poussé les producteurs à déboiser pour gagner des terres cultivables, alors que la cardamome… a besoin d’ombre pour s’épanouir! La déforestation et les traitements inadéquats ont fragilisé la plante qui n’a alors pu se défendre contre l’insecte qui aujourd’hui cause des maux de tête aux petits producteurs comme Pablo Pop. Cet insecte est le thrips de la cardamome, originaire de l’Inde. On remarque que l’insecte s’est davantage propagé dans les régions où il y a eu le plus de déforestation.Le thripsLe thrips, l’insecte ravageur de la cardamome et gousses détériorées

La culture de cardamome fait face à deux problèmes majeurs, la perte de la qualité de la graine à cause du thrips et de techniques agricoles déficientes, et un problème de surproduction, le tout entraînant l’effondrement des prix.

Une campagne nationale d’information

Devant cette situation, une campagne s’est mise en place il y a deux ans, ainsi qu’un plan d’action pour améliorer la qualité de la cardamome, organisés par l’association guatémaltèque des exportateurs (AGEXPORT) et l’Association des Exportateurs de Cardamome (ADECAR). Le slogan de la campagne était “La bonne cardamome pousse à l’ombre”.

“La cardamome est un produit très important pour l’économie familiale du pays avec ses quelque 300 000 petits producteurs” indique Jorge Mario del Cid, Président du Comité de Cardamome d’AGEXPORT, “en plus d’être un produit clé pour l’entrée de devises au Guatemala”. Avant la crise, l’épice se plaçait au quatrième rang pour l’entrée de devises derrière le sucre, le café et la banane*.

Le défi était colossal. La stratégie s’est déployée à plusieurs niveaux : l’appui aux associations d’agriculteurs et la formation notamment. Des techniciens en agronomie ont été engagés, chargés de conseiller les agriculteurs sur le terrain. “La plupart d’entre eux ne savent pas comment lutter contre l’insecte. Beaucoup pensent même qu’il s’agit d’un champignon. Or les traitements à appliquer sont très différents dans un cas ou dans l’autre” explique Ronaldo, un des techniciens engagés par ADECAR pour le projet.cardamome campagne

« La bonne cardamome pousse à l’ombre », le slogan de la campagne d’éducation

La campagne porte ses fruits puisqu’un an plus tard, la dégringolade du prix de la cardamome a ralenti. L’année 2014 s’est terminée avec une légère augmentation de la valeur des exportations d’environ 4 pour cent.

Diversifier la production

Récemment, l’Association des Exportateurs de Cardamome a obtenu la collaboration de la BID, Banque Interaméricaine de Développement pour appuyer la diversification de la production agricole. Car face à la surproduction de cardamome (l’offre mondiale dépasse d’un tiers le niveau de la demande!), la solution passe par le développement d’autres cultures. Et les possibilités sont nombreuses. Le piment de la Jamaïque, le poivre noir, la cannelle, le clou de girofle et le sésame sont autant d’alternatives à haute valeur commerciale et bien adaptées à la région.

Car le thrips est là pour longtemps. Les applications de pesticides n’ont jusqu’ici pas été très concluantes. Pablo Pop est désemparé. “Nous hésitons à investir dans une fumigation, parce que si nous nous endettons et que ça ne donne pas de résultats, comment pourrons-nous rembourser notre emprunt?” Dans la région ou vit Pablo Pop, le revenu des familles mayas ne dépasse pas 2000 dollars US par année. Pour de nombreux petits producteurs, la cardamome est la seule culture commerciale, à côté de la culture familiale de subsistance comme les haricots, les pommes de terre et le maïs.

La lutte intégrée pour combattre le ravageur

Le biologiste et entomologiste canadien Claudio Nunes, envoyé par le Centre d’Études et de Coopération Internationale (CECI), prévient que la tâche sera longue et difficile.

“Inutile de rêver, dit Claudio Nunes, une fois que le thrips est installé, il est impossible de s’en débarrasser. Il faut apprendre à vivre avec. On va travailler selon une approche qui ne s’appuie pas seulement sur les produits chimiques, une approche moins coûteuse, qui passe par de meilleurs soins aux cultures”

Des parcelles d’expérimentation seront créées pour tester et comparer l’efficacité de nouvelles méthodes. Il est déjà sur une piste de solution biologique, dite lutte intégrée, qu’il a expérimentée avec succès sur d’autres cultures. Elle consiste à introduire un autre insecte, dans ce cas-ci un acarien, qui combat le parasite.Claudio NunesLe biologiste canadien Claudio Nunes, coopérant volontaire du CECI

Regrouper les forces

Toutefois l’amélioration du niveau de vie des agriculteurs passe par leur regroupement en associations ou coopératives. Et le projet avec la BID comprend un volet de renforcement des compétences organisationnelles.  “C’est ce qui leur permettrait d’atteindre un volume suffisant pour faire affaire directement avec les exportateurs” explique Ronaldo. La chaîne de production est très fragmentée. Les nombreux intermédiaires encaissent l’essentiel des profits ne laissant que des miettes aux cultivateurs. Par exemple, si les producteurs pouvaient se charger eux-mêmes du séchage, ils pourraient augmenter leurs revenus considérablement, car un sac de cardamome séchée se vend jusqu’à 10 fois plus cher que la gousse fraiche. En regroupant les forces, le financement de séchoirs deviendrait chose possible.

Le plan d’action comprend aussi la mise sur pied du Centre de recherche sur la cardamome de Cobán. Il existe peu de documentation scientifique et technique sur la culture de la cardamome au Guatemala. Celle qui est disponible dans d’autres pays n’est pas nécessairement adaptée au Guatemala. Claudio Nunes, le biologiste engagé par le CECI, jouera un rôle clé dans la mise sur pied de ce centre.

Cet ambitieux projet, financé en grande partie par la Banque Interaméricaine de Développement, est piloté par le bureau du CECI au Guatemala qui fournira les spécialistes et assurera la gestion des fonds. Il s’étalera sur 4 ans, avec un budget d’environ de 3 millions de dollars US.