Je ne connaissais rien ou si peu du Guatemala avant que s’éveille en moi l’intérêt à lui consacrer un an de ma vie. Les premières nouvelles qui me vinrent aux oreilles furent celles de violence et de meurtres. Un pays qui affiche l’un des taux de criminalité les plus élevées au monde, une ville, Guate, quasiment qualifiée de coupe-gorge, si bien que les premiers jours, je ne sortais pas seule et encore moins à la tombée de la nuit, une ville où traverser la rue relève du parcours du combattant, une ville saturée par le trafic et la pollution.

Ce pays que je découvre un peu plus chaque jour et qui m’enchante – parce que je ne veux voir que les bons côtés et que j’ai fermé les yeux sur les nouvelles les moins glorieuses -, regorge de merveilles, mais fait naître également chez l’être le moins patient qu’il soit, de nombreuses frustrations. Ici, le temps n’a pas la même signification et l’attente semble parfois interminable.

Choc culturel

À mon arrivée, on m’a rabâché les oreilles de me retrancher dans mon hôtel. J’ai atterri dans le pays le 14 septembre, la veille de la fête de l’indépendance. Les gens défilent dans les rues, torches à la main. Je ne veux pas finir comme Jeanne d’Arc, mieux vaut aller se reposer après un voyage éreintant.

La sagesse ne fut que de courte durée, je brave l’interdit dès le lendemain. Je ne suis tout de même pas venue faire de la coopération pour rester enfermée dans une tour d’argent et encore moins venue au Guatemala pour vivre dans la peur. Il est hors de question que je reste cloîtrée une minute de plus un jour d’indépendance. Direction le centre historique, lieu emblématique de la capitale.

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Fête de l’Indépendance, le 15 septembre 2015, sur la place de la Constitution, à Guatemala ciudad.

Accoutrée comme une guerrière prête à affronter tous les voleurs et autres bandits, me voilà au coeur de l’action en ce 15 septembre 2015, sur la place de la Constitution qui a vu naître la grogne pacifique d’un peuple habitué à se taire. Tous les samedis, des milliers de personnes se sont rassemblées à cet endroit, inlassablement, pendant des semaines, sans jamais aucun débordement, pour réclamer la démission du président Pérez Molina, entaché par des allégations de corruption. Leur détermination a porté fruits et l’élection présidentielle a pu se tenir à la date prévue. Mais c’est sans parler des assassinats de candidats…

Changement de cap

Les Guatémaltèques – peuple opprimé par 36 années de guerre civile, miné par le trafic de drogue et la corruption – n’ont pourtant pas perdu le sens de l’humour. Ils en ont toujours assez pour élire un comique à la tête de leur pays. Faut dire qu’ils n’avaient pas l’embarras du choix : un acteur aux idées conservatrices face à l’ancienne première dame, dont l’ex-mari et président n’est pas non plus banc comme neige. Sandra Torres de l’Union nationale de l’espoir (UNE, social-démocrate) a divorcé d’Álvaro Colom Caballeros (président de 2008 à 2012) pour pouvoir se présenter aux élections.

Soutenu par le Front de convergence nationale, Jimmy Morales, que Sandra Torres a accusé de représenter la vieille garde de militaires douteux, entend mettre fin à la corruption et demander aux Nations unies le renouvellement jusqu’en 2021 du mandat de la Commission internationale contre l’impunité (Cicig). Reste à voir s’il se donnera les moyens de ses ambitions.

Un peuple étonnant

Mais les Guatémaltèques, malgré la vie dure que connaissent nombre d’entre eux (près de 30 % de la population vit dans une extrême pauvreté, selon le programme des Nations unies pour le développement), ont le coeur sur la main, même si certains te demanderont de mettre la main au portefeuille (on parle ici des racketteurs). Parce que face à la générosité et à la grandeur d’âme de ceux qui n’ont rien, il y a les voleurs, les gangs qui n’hésitent pas à sortir couteau ou arme à feu pour quelques quetzales ou un frijol (téléphone pas intelligent).

Les chauffeurs de chicken bus sont particulièrement touchés par cette mafia. Eux qui ont acquis un autobus scolaire à la sueur de leur front, qu’ils sont allés chercher aux États-Unis au péril de leur vie en passant par le Mexique, avant de le revamper, et enfin aspirer à des jours meilleurs, risquent chaque jour de se prendre une balle s’ils ne s’acquittent pas auprès des bandits.

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Un chicken bus à Chichicastenango.

Ne pas prendre ces autobus suggèrent les guides, c’est dangereux! Ce n’est certes pas le moyen de transport le plus sûr, surtout parce qu’ils circulent bondés, et que les pilotes se croient souvent à bord d’une formule un et que les routes du pays ressemblent à Spa Francorchamps, les nids-de-poule en plus. On s’y entasse à trois sur des banquettes de deux, le couloir du milieu ne sert pas à circuler mais à voyager collé-serré. Le trajet ne coûte pas grand chose et vaut le détour si vous n’avez pas mal au coeur, mais mieux vaut éviter les trajets autour de la capitale.

Un pays coloré

Dans ce pays où on célèbre le 1er novembre, non pas les morts, mais les saints, et où les familles se réunissent au cimetière pour manger le fiambre, plat typique de la Toussaint, en compagnie des âmes des disparus, les cimetières font peau neuve pour ce jour particulier et tout le monde s’affaire quelques jour auparavant à repeindre les tombes, à nettoyer et fleurir les lieux. Une façon bien différente de la nôtre de rendre hommage aux êtres chers qui ont passé l’arme à gauche, mais bien plus joyeuse et conviviale.

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Les familles se réunissent au cimetière, comme ici à Sumpango, le 1er novembre où elles célèbrent les défunts à leur façon, en dansant ou en mangeant.

À Sumpango, près de Guate, ce jour-là se tient un festival bien spécial, un concours de cerfs-volants géants. Pendant des mois, les habitants confectionnent ces “barriletes” qui peuvent atteindre une envergure de 20 mètres et les élèvent dans le ciel le jour de la Toussaint pour guider les âmes des morts vers la terre de leur autel. Un spectacle haut en couleur.

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Le festival de cerfs-volants de Sumpango, qui se tient sur le terrain de football adjacent au cimetière, gagne en popularité chaque année.

Si la vie à la capitale peut être plus stressante qu’à la campagne, les occasions sont nombreuses de s’évader et de partir à la découverte des beautés parfois bien cachées d’un pays qui sait accueillir ses visiteurs. Les rencontres y sont faciles et la chaleur des Guatémaltèques touchante. Solidarité et entraide sont des mots qui ont une signification ici. Le plus démuni est prêt à donner sa chemise pour son prochain. Serait-ce dû au fait que le pays est très croyant ou simplement parce qu’ici le matérialisme n’est pas une religion. La précarité dans laquelle vivent de nombreuses familles qui gardent pourtant le sourire donne à réfléchir.

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Une cinquantaine de familles trient les ordures de la décharge La Esperanza à Cobán pour revendre les produits recyclables pour une bouchée de pain.

Cette expérience représente une véritable leçon de vie pour une blanche occidentale qui n’a jamais manqué de rien et qui aurait tendance à se plaindre lorsqu’elle doit prendre une douche froide. Une expérience que je ne peux que recommander à toute personne un tant soit peu curieuse. D’autant plus maintenant que la société civile a pris un autre tournant annonciateur de changements.