L’intégration dans une famille d’une autre nationalité n’est pas nécessairement évidente. La culture, la langue, les habitudes de vie, sont toutes autres et demandent des efforts quotidiens pour accepter les choses telles qu’elles sont et sans vouloir les changer. J’habite avec un autre stagiaire québécois dans une famille composée d’une mère monoparentale et de ses trois adolescents. L’entièreté de leur vie est différente de celle que je peux avoir au Québec et malgré la perte de repères totale que cette expérience occasionne, je me considère comme privilégiée d’être dans ce foyer, car les apprentissages, les surprises et les échanges sont uniques. En voici l’exemple:

Lors d’une fin de semaine dans l’Altiplano, j’ai eu de nouveau l’occasion de vivre un moment mémorable. Nous nous sommes tous rendus chez Graciela, la sœur de ma mère d’accueil. Cette dernière, qui est aussi une cholita, habite un village de la Paz constitué de petites maisons quadrilatérales oranges bâties sur les flancs abrupts de la montagne. Situées à plus de 4000 mètres d’altitude le quartier offre une vue époustouflante sur à la fois les montagnes avoisinantes et sur toute la capitale administrative du pays construite dans un bassin montagneux en contrebas.

Mais avant de se rendre jusqu’à ce lieu unique, la journée a encore une fois débuté dès l’aurore. Sur les coups de 7h30, nous étions déjà tous dans l’un des plus gros et des plus remarquables marchés de la région, celui du Dieciséis de Julio. Ce lieu public à ciel ouvert est situé dans le centre de l’Alto. Des rues entières, sur des kilomètres de long, sont gorgées d’individus dont certains déambulent pour acheter et d’autres y tiennent de petits kiosques et vendent librement tout ce qui est possible de vouloir se procurer: aliments de base, animaux de compagnie, meubles, films, musique, bétail, livres, vêtements traditionnels, plats cuisinés à consommer dans l’immédiat, produits ménagers, artisanats, et bien plus.

Tout en essayant de ne pas perdre ma famille de vue dans cette foire remplie de cholitas vêtues et coiffées de manière semblable, je n’ai pu m’empêcher de savourer quelques aliments typiques glanés ici et là au passage des étales. Les premiers furent des pâtes grillées au four, sucrées et qui peuvent, de loin, ressembler à des Frosted Flakes. Plus tard, près de la section fruits et légumes, je dégustais un long végétal vert aux allures de banane dans lequel se trouvent des pépins noirs enrobés d’une délectable chaire blanchâtre.

Après avoir traversé non sans mal une bonne partie du marché, nous avons rejoint Edgard, l’époux de Graciela, venu nous rejoindre pour acheter les quelques ingrédients manquant au repas du midi. À ce moment même, Claudia nous offrit, d’une dame installée sur le trottoir, un sac plein de pommes de terre congelées. Ces dernières, de formes irrégulières et d’un ton jaunâtre, se mangent comme un dessert, car elles cachent un subtil gout sucré. Edgar, d’un air un peu timide, nous regardait manger avec bonheur ces petites patates à la saveur bien unique. Il avait l’air sincèrement enchanté et même surpris que nous aimions les saveurs de son pays.

Tout en essayant poliment d’apprécier ce nouvel aliment, nous nous rendîmes tout en haut d’une colline environnante pour y prendre un minibus afin de rejoindre notre ultime destination. Destination particulièrement ultime pour un mouton que Bartolina (la fille de Claudia) avait gagné lors d’un tournoi de soccer, puisque nous nous apprêtions à écourter sa vie d’ovidé. Cette jolie bête à boucles blanches avait depuis un certain temps grandi gentiment chez l’oncle et la tante de Bartolina  entourée d’une affection intéressée, et de quelques ruades lorsque les cousins s’amusaient comme deux petits diables à la bousculer.

À peine après avoir posé nos affaires et pris connaissances des lieux, Graciela débarqua à son tour du marché, avec deux grosses besaces. Elle se pressa de vêtir une pollera moins formel et de sortir de ses sacs un délicieux en-cas constitué de mandarines, de bananes et de pains de laja.

Une fois les estomacs rassasiés, chacun se mit à l’action. Dans un coin de la cour, les femmes s’installèrent sur des petits bancs afin de peler et couper les légumes. Les hommes, quant à eux, s’attaquèrent à cette douce bête. Ils attachèrent tout d’abord les pattes avec une grosse corde tressée, la couchèrent sur le dos, puis sortirent un bassinet et un modeste couteau de cuisine. En quelques instants, le mouton n’était plus parmi nous. L’oncle dirigeait calmement les jeunes pour qui c’était leur baptême d’abattage.

J’assistais pour la première fois à la mort d’un animal. J’étais à la fois impressionnée, car tout était à la perfection. Il n’y avait pas une trace de sang où il ne le fallait pas. Et en même temps, j’étais horrifiée de regarder ce lugubre geste. Cependant, un fort sentiment m’envahissait et me disait que je devais accepter de voir cet acte, car c’était une réalité. La viande que nous mangeons est vendue dans des coupes, et parfois des couleurs si transformées, qu’il est possible d’oublier que cet aliment a été un être vivant. Prendre part à cet événement m’a fait réaliser que nous avons un détachement impressionnant face à notre nourriture; nous consommons et gaspillons une quantité importante de viande sans nous soucier du prix social et environnemental de l’élevage du bétail.

Lorsque les premières goûtes de sang sont tombés et que l’action fut irrévocable, le cadet de la famille, du haut de ses 14 ans, a fondu en sanglots. Il était inconsolable. Il venait de perdre un compagnon et un camarade de jeu. Sa famille qui a élevé cette pauvre bête connaît la valeur réelle de la viande. Chaque jour, elle a nourri l’animal, elle lui a apporté de l’eau et par moment, elle lui a même donné de l’affection. L’abattage s’est fait dans le respect, dans l’évitement de la souffrance, et surtout, tout ce qui pouvait servir dans le mouton a été utilisé. La famille est consciente du temps, des efforts et de l’argent qu’il faut pour élever un animal de ce type.

Une fois le mouton vidé et dénudé de sa peau, les femmes ont rentré le reste dans la maison afin d’en découper les pièces qui allaient servirent au repas. Sur les coups de 15h, on nous servait une belle grosse part de viande accompagnée de pomme de terre cuite à l’eau, de riz blanc, et d’une sauce orangée mélangeant carottes et oignions.

Suite à ce repas, nous avons tous pris la direction de la maison à l’exception de Claudia qui n’est rentrée que plus tard en soirée en transportant dans son aguayo les deux jambes arrière de la défunte bête. Elle s’est ensuite placée par terre dans la cuisine, et a coupé avec la connaissance d’une bouchère, les membres restants. La partie avec le plus de gras a été cuisinée à la poêle et le reste a été fendu et saupoudré de sel afin d’être séché à l’extérieur.

Vivre au sein d’une culture différente conduit à beaucoup de réflexions et d’introspections. Les gestes et les comportements qui peuvent parfois nous paraître surprenants ou choquants nous ramènent à nous même et nous poussent à analyser nos propres comportements. Nous vivions dans un milieu excessivement développé où il est facile de perdre contact avec la réalité. Cette journée chez la sœur de Claudia a été significative pour moi. En plus de l’échange culturel, de la rencontre précieuse avec une famille extraordinaire, j’ai également pris conscience d’une réalité. Vivre avec cette famille bolivienne m’apporte énormément et fera sans doute de moi une citoyenne plus conscientisée lors de mon retour au Canada.