En 2008, j’ai eu la chance de travailler, en tant que coopérante volontaire au sein de l’UGPPK (Union des Groupements de Productrices de Produits de Karité, aujourd’hui la Fédération Nununa) auprès des femmes productrices de karité à Léo, au Burkina Faso. L’union regroupait une soixantaine de groupes de productrices, pour un total d’environ 2500 femmes rurales et semi-urbaines.

Le beurre de karité, aussi appelé « or vert » des femmes est un produit issu de l’arbre à karité. Les arbres à karité se trouvent essentiellement en Afrique de l’Ouest. L’utilisation de leurs fruits pour fabriquer le beurre de karité est une coutume ancienne de nombreux siècles. Les populations africaines l’utilisent dans l’alimentation comme graisse végétale, mais également comme produit hydratant durant l’hiver, pour protéger la peau, et comme huile à bruler pour les lampes.

De nombreuses étapes sont nécessaires de la récolte des fruits de karité au produit final qu’est le beurre (récolte des fruits, dépulpage pour garder la noix, séchage des noix, tri, concassage des noix pour garder les amandes, tri des amandes par type de qualité, torréfaction, mouture des amandes, barattage manuel, lavage de l’émulsion, cuisson, filtrage de l’huile, emballage du beurre). La fabrication d’un kilo de beurre demande en moyenne 6 heures de travail manuel, et demande une grande consommation d’eau et de bois, ressources de plus en plus rares en Afrique de l’Ouest, spécialement dans les régions éloignées où les femmes doivent allées chercher l’eau au puits, loin de plusieurs kilomètres.

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Barattage manuel de la pâte de karité.

 

 

Une calebasse d’amandes se vendait à l’époque environ 100 francs CFA (soit 2,10 $) alors qu’un kilo de beurre conventionnel pouvait atteindre 1000 francs CFA et 1300 francs CFA pour l’équitable à l’exportation. Et c’est bien là un défi que rencontre le marché du karité. Toute la valeur ajoutée du karité se situe dans son produit final qu’est le beurre. Or, beaucoup de femmes se voient obligées de vendre leur récolte d’amandes à des intermédiaires ou aux industriels des pays du nord car elles ont besoin de revenus immédiats.

Le transfert de connaissance est un point essentiel dans les projets de développement international. Lorsque je travaillais au sein de l’UGPPK, les femmes qui m’entouraient n’avaient, pour la majorité, été à l’école que jusqu’à l’âge d’environ 11-12 ans, soit à la fin de l’école primaire. Les besoins en formation émanaient en premier lieu des demandes directes des femmes. J’ai ainsi pu donner des ateliers sur les certifications équitable et biologique avec l’appui de spécialistes dans le domaine. Les femmes participantes ont ainsi pu prendre connaissance des critères, avantages et contraintes que représentaient ces certifications et elles ont pu en informer le reste des membres de leur groupement afin qu’elles prennent des décisions éclairées.

Burkina_2009_ESt-Pierre_1209_Karite_TorrefactionTorréfacion des amendes de karité à Léo. Photo Éric St-Pierre.

De plus la formation continue est fondamentale. Je vous citerai l’exemple d’une femme monoparentale qui vivait avec ses deux enfants. Barkissa avait appris, avec les différents coopérants qui s’étaient succédés, à faire des savons à base de beurre de karité. Le relationnel est important en Afrique et les postes sont parfois donnés selon les préférences familiales. Barkissa n’avait pas de lien privilégié au sein de l’union, mais elle avait su acquérir une expérience concrète dans la fabrication des savons. Lorsque j’étais sur le terrain, nous avons répondu à un appel d’offre provenant de la compagnie française de cosmétiques et de produits naturels, l’Occitane. Nous avons envoyé des échantillons de savon que nous fabriquions, dans une enveloppe de tissu que nous avions acheté le matin même au marché, et qu’une couturière locale avait fabriquée. L’échantillon, entre beaucoup d’autres éléments, a permis à l’UGPPK de remporter l’appel d’offre qui représentait la production annuelle de 40 000 savons, et ils ont également bénéficié d’une aide financière de la part de cette entreprise afin de construire une savonnerie. Barkissa, qui seule détenait l’expérience en savonnerie, est devenue chef de la savonnerie avec un revenu annuel stable. Elle est d’ailleurs venue faire un séjour au Canada afin d’y suivre un stage de perfectionnement dans la fabrication des savons. Son expérience et sa volonté d’apprendre lui ont permis d’assurer une vie plus digne à sa famille. Non seulement le beurre utilisé dans les savons est équitable, d’où un revenu supérieur pour les productrices, mais en plus, les savons sont fabriqués au Burkina Faso, d’où une valeur ajoutée supplémentaire qui permet des revenus plus élevés.

Il est vrai que le commerce équitable des produits de karité apporte plus de revenus que le secteur conventionnel. Cependant ce marché reste très petit et toutes les femmes n’en bénéficient pas.

Le karité est un produit traditionnel qui a été quelque peu abandonné au Burkina Faso avec l’introduction de nombreux autres produits importés (huile végétale, crème hydratante, etc.). La qualité du produit s’étant fortement améliorée ces dernières années, de nombreux Burkinabés reviennent vers le karité pour la consommation culinaire, ainsi que pour la protection de la peau. En effet, le marché national est toujours à prendre en compte dans un contexte international, car les demandes internationales peuvent très vite se tourner vers de nouveaux produits et abandonnées le karité. Le marché national, plus typique et traditionnel est une assurance plus grande pour les femmes d’avoir des revenus fixes. Une partie de mon mandat concernait la promotion des produits de karité sur le territoire burkinabé. En effet les femmes désiraient exploiter le marché burkinabé, et principalement celui de la capitale, Ouagadougou, ainsi que celui du nord du pays où l’arbre est traditionnellement moins présent du fait de la géographie sahélienne. Nous avons parcouru les routes du nord à la recherche de partenaires locaux d’affaires. Nous avons organisé une émission radio afin de toucher le plus d’audience possible, car les populations rurales ont uniquement accès à la radio. Ensuite, lorsque les partenaires ont été trouvés, nous avons organisé des journées de promotion afin de faire découvrir ou redécouvrir les produits du karité. Les femmes, timides dans un premier temps, me laissaient parler et faire la promotion du produit. Mais très vite, elles se sont impliquées dans leur rôle de représentantes en produits de karité et elles ont vu le plein potentiel que la promotion pouvait amener à l’union des femmes. Elles ont intégré pleinement le projet et ont conclu des ventes.

Il est vrai que le développement international doit se faire, mais il doit se faire dans le respect des pratiques de genre et c’est bien là tout un défi. En effet selon les cultures, les traditions, les religions, etc, le rôle de chacun est différent et difficile à modifier. Cependant le succès ne passera que par une plus forte éducation des populations et notamment des femmes. Il est également important de prendre le temps d’analyser la situation et le contexte d’un pays ou d’un partenaire avant de commencer un projet en coopération international. Les méthodes appliquées dans les pays du Nord ne sont surtout pas à appliquer à l’identique dans les pays du Sud. C’est à eux de choisir le développement qu’il souhaite pour leur pays et c’est à nous de nous adapter si nous souhaitons les accompagner.